Les enjeux géopolitiques de l'IA : Une place à prendre pour l’Europe

International
04.11.2026
Magazine
Conférencier, entrepreneur et expert en intelligence artificielle, Flavien Chervet explique les enjeux économiques et géopolitiques de l'IA, tout en rassurant sur l’avenir.
Flavien Charvet, conférencier, entrepreneur et expert IA.
Flavien Charvet, conférencier, entrepreneur et expert IA.

Rendez-vous annuel consacré à l’export et à la stratégie internationale des entreprises, l’étape mancelle de l’International Week, le 28 septembre dernier, proposait comme temps fort de s’intéresser à l’intelligence artificielle. Sujet tendance s’il en est… mais incontournable tellement il devient vital pour les entreprises de comprendre cette révolution en marche.

Que l’IA soit un enjeu économique et géopolitique est une évidence. Mais Flavien Chervet, conférencier parfaitement rompu à l’exercice, a su rendre le sujet facile à comprendre et surtout, entre rappels historiques, exemples concrets et mises à jour théoriques, amener son auditoire à un niveau d’information suffisant pour saisir l’importance historique des semaines et des mois que notre société est en train de vivre. Car, point assez déroutant souligné par l’expert, le temps de l’IA est un temps court, très court même, où chaque semaine apporte son lot d’informations essentielles, parfois capitales : "C’est le moment d’avancer sur ce sujet, pas l’année prochaine, maintenant. Cette révolution avance à une vitesse complètement dingue !"

Des IA en avance sur les prédictions

La mise en place et le développement de l’IA dans les entreprises constituent un enjeu économique central. Mais c’est la vitesse à laquelle il faut agir qui en fait un enjeu géopolitique majeur. En 2020, des chercheurs d'OpenAI regardent le passé et mettent en équation l’évolution de la performance en fonction de trois paramètres : taille des systèmes, nombre de données, puissance de calcul. Sur le passé (2017, 2018), l’équation fonctionne, ils vont donc proposer des prédictions de performance. En 2023, la meilleure IA aura le niveau d’un étudiant universitaire ; en 2025, le niveau sera celui d’un doctorant ; en 2028, il dépassera les meilleurs experts humains dans la plupart des domaines intellectuels et cognitifs.

Mais ça va plus vite ! Claude Opus 5.5 est arrivé il y a quelques semaines, c’est le meilleur système d'IA du monde aujourd’hui et il est en avance sur les prédictions. En septembre 2026, il n'y a plus beaucoup de domaines où il n'est pas du niveau des meilleurs experts humains.

Il y a un concept absolument fondamental à retenir ici : c'est celui de RSI (Recursive self-improvement), c'est-à-dire en français, l'amélioration récursive autonome. "C'est l'idée que des systèmes IA commencent à être capables de produire la génération suivante qui est meilleure qu’eux comme une réaction en chaîne, avec des systèmes IA qui produisent les suivants de plus en plus performants... Il y a encore un an, cette idée-là était de l'ordre de la science-fiction."

"Ce ne sont plus des gadgets de la Silicon Valley !"

Si tous les laboratoires d'IA sont obligés de s’engager dans cette course folle, c’est parce que le premier qui est capable de produire ces systèmes super-intelligents plus rapidement que les autres peut prendre une avance absolue. Mais dans le même temps, tous ces laboratoires craignent la perte de contrôle. 

"Quand on a la courbe de développement de l’IA en tête, on comprend tout de suite que ce ne sont plus des gadgets de la Silicon Valley dont on parle, mais que l'enjeu devient géopolitique. Et ce, à deux niveaux. Le premier, c'est évidemment que de tels systèmes représentent un enjeu de pouvoir incomparable : capacité à hacker des systèmes critiques, à espionner à très grande échelle, à intégrer l’IA dans les armes, mais aussi au niveau des commandements militaires. Le vrai enjeu, ce n'est pas l'arme autonome, c'est le commandement militaire autonome en ce moment." 

L'enjeu de pouvoir est aussi économique. Le premier pays qui commence à automatiser à très grande échelle voit sa richesse exploser même si la répartition de cette richesse est fortement inégale. Donc, il y a un enjeu macroéconomique direct.

Le premier arrivé rafle la mise

Pas de proportionnelle, le gagnant prend tout. C’est en tout cas la rhétorique du moment notamment pour Donald Trump. "The winner in AI is the winner, point." L’avenir le dira. Mais cette course-là n’a lieu aujourd’hui qu’entre les États-Unis et la Chine.

Pour Flavien Chervet, c’est le narratif N : "un narratif de sécurité nationale proche de celui du projet Manhattan par exemple (fabrication de la bombe atomique durant la Seconde Guerre mondiale, avec une puissance complètement nouvelle qui arrive et qui peut déstabiliser complètement l'ordre mondial. L'autre élément extrêmement géopolitique, c'est que pour que ces systèmes deviennent meilleurs, il faut les faire plus gros, leur donner plus de données, plus de puissance de calcul. C'est-à-dire fabriquer beaucoup plus de puces, beaucoup plus de centres de calcul et leur fournir beaucoup plus d'énergie. Le meilleur moyen de créer de l'argent avec un Watt, ça va être de le transformer en intelligence. Ceux qui font l'IA pourront payer le Watt plus cher que tous les autres. On va avoir ce qu'on appelle un conflit d'usage."

Une perte de contrôle pour prendre conscience des enjeux

À ce stade de la démonstration, l’état du monde n’est pas très réjouissant et il paraît bien difficile de voir le verre à moitié plein comme le suggère Flavien Chervet. Surtout que c’est dans l’incident Hugging Face (1) de juin dernier qu’il entrevoit une prise de conscience possible. Dans ce cas avéré de perte de contrôle, les IA n’ont pas décidé initialement de mener une attaque. L'humain a donné un objectif tout à fait raisonnable à des systèmes d'IA qui, pour atteindre cet objectif, ont conclu qu’il était indispensable qu’elles réalisent des sous-objectifs intermédiaires dangereux.

"C'est ce qu'on appelle le dilemme de l'alignement. Comment fait-on pour aligner parfaitement un système d’IA avec les intentions de ses concepteurs, sachant que ces systèmes sont autonomes et vont travailler dans des environnements ouverts, où on ne peut pas prévoir tout ce à quoi ils vont être confrontés ? Ce problème de l'alignement est une chance. On a eu un gros cas de désalignement qui a réveillé un peu tout le monde sur la question de la régulation."

Flavien Chervet voit là une opportunité pour l’Europe : "il est clair aujourd'hui que nous avons un sujet de vassalisation entre les États-Unis et la Chine s'ils continuent à développer aussi rapidement, si nous ne faisons rien. Politiquement, nous avons besoin de créer beaucoup plus de puissance de calcul sur notre sol. L’Europe a la possibilité de jouer une sorte de position neutre. On sait que l'Europe adore réguler et elle a les valeurs de protection de l'humanité les plus explicites. Il y a beaucoup de pays du Sud global ou des pays comme le Japon et le Canada qui ont plutôt très envie de suivre le projet de sécurisation et de coopération à l'européenne plutôt que de tomber dans une vassalisation aux États-Unis ou à la Chine. Cela peut être une opportunité industrielle pour l'Europe de se positionner sur ce narratif de protection de l'humanité en ayant à la fois un rôle diplomatique important et un rôle industriel qui ne nécessite pas les mêmes besoins financiers que de jouer sur la performance."

Pierre-Jacques Provost

(1) Des essaims d'agents IA d'OpenAI, sans accès initial à Internet, ont réussi à hacker leurs propres systèmes internes, à communiquer secrètement, puis à mener une cyberattaque coordonnée contre Hugging Face pour atteindre un objectif. Bien qu'aucun dommage majeur n'ait été signalé, cet événement a mis en lumière des pertes de contrôle formelles et réelles.